Colloque international
« Avicenne (Ibn Sînâ) aujourd’hui : sciences et philosophie »
Institut du monde arabe, 30 avril 2010
Allocution de Monsieur John Crowley
Division de l’éthique des sciences et technologies, UNESCO
Je me réjouis de pouvoir dire ici quelques mots en introduction, en témoignage à la fois de la coopération très constructive entre l’Ouzbékistan et l’UNESCO, depuis que celui-là a adhéré à celle-ci en 1993, et de l’importance que prend pour l’UNESCO la figure d’Avicenne.
D’ailleurs, cette coopération entre l’Ouzbékistan et l’UNESCO repose essentiellement sur deux principes – science et patrimoine – qui résument admirablement le sens que prend aujourd’hui, pour nous, Avicenne.
En matière de patrimoine, l’Ouzbékistan accueille quatre sites du patrimoine mondial : le centre historique de Boukhara, le centre historique de Shakhrisyabz, Itchan Kala et enfin Samarkand – carrefour des cultures. En outre, l’espace culturel du district de Boysun et la tradition Shashmaqom ont été proclamés chefs d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité.
En matière de science, l’Ouzbékistan accueille de nombreuses activités de l’UNESCO, en relation notamment avec la gestion de l’eau des écosystèmes, ce qui témoigne de l’importance particulière qu’y prend la vulnérabilité écologique de la Mer d’Aral et du fleuve Amou Darya. On note ainsi, en particulier, des engagements en matière d’hydrologie, de biodiversité et de géologie.
Avicenne, c’est une science qui relève du patrimoine spécifique de l’Ouzbékistan et du patrimoine commun de l’humanité. C’est ce qui nous réunit ici aujourd’hui.
Le nom d’Avicenne sert de référence à plusieurs activités de l’UNESCO, mais pour l’évoquer aujourd’hui, j’en retiendrai une, qui me semble particulièrement pertinente, à savoir le Prix Avicenne d’éthique scientifique. Créé à l’initiative de la République islamique d’Iran, ce Prix récompense tous les deux ans un éminent chercheur qui a fait progresser les connaissances en matière d’éthique de la science. Le Prix sera attribué pour la quatrième fois en 2011.
En quel sens l’héritage d’Avicenne est-il une source d’inspiration pour nous aujourd’hui, qui réfléchissons à l’éthique ? Trois valeurs essentielles me paraissent devoir être mentionnées ici.
- L’œuvre et la démarche d’Avicenne témoignent d’une vision de l’universalité d’un savoir sans frontière, ni disciplinaire, ni nationale. Notre époque est au contraire celle d’une fragmentation des savoirs, inscrite dans la logique de la pratique universitaire, qui nuit trop souvent à la portée générale et à la compréhension, au-delà du cercle des spécialistes, des connaissances produites. Et si la mondialisation de la science est incontestable, elle ne cesse de tracer de nouvelles frontières entre ceux qui participent pleinement à son développement et ceux qui, faute de capacités ou d’infrastructures, en sont exclus.
- L’œuvre et la démarche d’Avicenne incarnent l’intégrité d’un savoir régi par l’idée d’une vérité accessible, sous la condition bien sûr d’une conception philosophique appropriée et d’une discipline intellectuelle adéquate. L’intégrité, valeur éthique par excellence, ne cesse d’être mise en péril par les pressions – idéologiques, commerciales, sécuritaires – qui pèsent sur les travaux des scientifiques et sur leur diffusion.
- Enfin, on trouve chez Avicenne, de manière essentielle, un rapport à la mise en pratique d’un savoir qui n’est pas destiné seulement à s’énoncer, mais également à servir. C’est évidemment la médecine, centrale dans l’œuvre d’Avicenne, qui est exemplaire à cet égard. La médecine, c’est le point de rencontre entre une science du corps humain et une pratique, en relation directe avec les cas et les situations particuliers, orientée vers la prévention, le diagnostic, la guérison.
C’est à cette vision d’une science qui ne soit pas morcelée ou fragmentée, qui sous l’égide de la valeur suprême d’intégrité orientée vers la vérité contribue directement au bien-être de l’humanité, que nous rendons hommage chaque fois que nous attribuons le Prix Avicenne d’éthique scientifique. C’est le sens des sujets qui, aujourd’hui, nous réunissent.